Checkpoint

Du 3 février au 20 juin 2021

 

Checkpoint est une exposition transdisciplinaire construite pour et par 56 jeunes gens. Entremêlant gravures monumentales, sérigraphies, séquences photographiques, vidéos, capsules sonores, théâtre d’ombres et films d’animation, elle est le fruit de quatre ateliers réalisés en 2019 et 2020 sous la direction artistique de François Burland, de la comédienne et metteuse en scène Audrey Cavelius, du « bricoleur professionnel » Stanislas Delarue et de l’Agence des Chemins Pédestres.

©François Burland

Extrait de l’exposition : écoutez Mamadu raconter l’objet de son travail dans l’atelier Cartographies des merveilles.


Les confins d'abord

« Le monde n’a pas de nom. Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. »

Cormac McCarthy, extrait de La trilogie des confins

 

Côté style, rien ne les relie.
François Burland produit d’immenses cartes sur papier kraft, atlas sensibles où les territoires, les frontières, les zones sont des histoires traduites en dessins, en mots, en slogans; Audrey Cavelius invite le visiteur à se projeter dans des séquences photographiques millimétrées où elle met en scène des identités possibles rêvées ou cauchemardées ; l’Agence des Chemins Pédestres propose des films, des performances filmées, des images, accompagnés d’histoires sonores, quant au théâtre d’ombres de Stanislas Delarue, il fait surgir ces fantômes voyageurs, ces âmes parfois perdues ou retrouvées errant dans un univers expressif, lumineux et surréaliste.

 

Côté contenu, tout les relie.
A l’origine de ces œuvres, la rencontre avec des jeunes et moins jeunes de tout horizon, notamment des MNA (mineur·e·s non accompagné·e·s), avec lesquel·le·s chaque artiste a travaillé à l’occasion d’ateliers.
Une invitation à la rencontre, à l’accompagnement, à l’échange, à vivre quelque chose ensemble.
Si les artistes les emmènent dans leur monde et leurs techniques rôdées, les jeunes les embarquent dans leurs récits, leurs mémoires, leurs héritages.
Une expérience où tout le monde a sa place.
Car, tout est là : l’identité, nos voyages, nos constructions, nos déracinements, nos extrémités communes liées par ce voisinage de territoires, faits de différences aussi bien culturelles que sociales, politiques, sensibles, symboliques, imaginaires, subjectives, réelles.
Ne cherchons plus, ne désignons plus, essayons ensemble de vivre et de créer, avec qui tu es, ce que je suis, enfin nous serons.
En paraphrasant l’auteur de La trilogie des confins, Cormac McCarthy, une fois que l’homme a mis des noms sur des cartes, c’est qu’il est irrémédiablement perdu, alors trouvons-nous.

Florence Grivel, commissaire d’exposition


Carte blanche à François Burland

François Burland
Aventurier de l’art, l’artiste franco-suisse François Burland est connu pour ses nombreuses séries parmi lesquelles on trouve des paysages de début du monde, des guerrier·ère·s à cheval sur l’échine de l’histoire, des poyas détournées, des affiches bariolées de slogans post-guerre froide.
Parallèlement à cette foisonnante activité, il ouvre depuis bientôt dix ans son atelier du Mont-Pèlerin à de jeunes migrant·e·s qu’il invite à travailler sur des projets de grandes gravures.
Au cours de ces stages, conseils, aide, réseautage et échanges tissent la rencontre décisive, partie pour durer si possible jusqu’au moment où le ou la jeune a trouvé une voie et se sent suffisamment solide et confiant·e pour prendre les rênes de son existence en Suisse. Un pays dont il·elle ne connaît que partiellement les codes, les méandres et autres spécialités administratives.
La démarche de François Burland, son implication et son travail auprès de jeunes migrant·e·s sont aujourd’hui reconnus par les organisations spécialisées. Depuis 2017, cette activité est consolidée par une structure, l’association NELA.
La Ferme des Tilleuls confiait en 2019 une carte blanche à François Burland. Dans la perspective de l’exposition Checkpoint, celui-ci s’est entouré de différent·e·s artistes et d’une commissaire d’exposition.

 


Artistes invité·e·s

L’Agence des chemins pédestres
Ce collectif d’artistes créé en 2020 est composé de Noé Cauderay (arts visuels), Clara Alloing (arts sonores), Myriam Schüssler (arts plastiques) et Romain Berger (arts plastiques et sonores). Il a été formé spécialement pour la création du projet vidéo Géographies Perdues, réalisé à l’atelier des Mains Sales à Orbe dans le cadre de l’exposition Checkpoint.

 

Clara Alloing
Artiste sonore dont la pratique se trouve entre le cinéma, la création radiophonique et la musique électroacoustique, Clara Alloing développe depuis 2015 des créations sonores qui donnent à entendre des récits intimes, et qui cherchent à représenter l’espace du monde que ces voix habitent.
A côté de sa pratique personnelle, elle collabore en tant que preneuse de son et monteuse son avec d’autres artistes tel que Maëlle Gross, Charlie Petersmann ou encore François Burland. Elle est aussi une des organisatrices du premier festival d’art radiophonique de Genève, Les yeux grand fermés, qui a lieu au théâtre Saint-Gervais. Elle vit et travaille à Genève.

 

Audrey Cavelius
Comédienne, performeuse et metteuse en scène, Audrey Cavelius redistribue constamment les cartes dans sa pratique. Après des études littéraires, elle suit une formation théâtrale à la Manufacture (Haute École des Arts de la Scène) à Lausanne. Travaillant pour de grands metteurs en scène tels que Krystian Lupa, Mark Coniglio ou encore Oscar Gomez Mata, elle développe très vite ses projets personnels.
Au centre de ses préoccupations se trouve l’identité et toutes les formes qu’elle peut prendre.
Passionnée par le lien à l’autre, la rencontre et les projets polyphoniques, Audrey Cavelius donne une nouvelle ampleur à son travail en collaborant en 2019 avec l’artiste François Burland.
Son projet Autres, présenté dans l’exposition Checkpoint, est le résultat d’un travail au contact de jeunes au parcours cabossé, déraciné, interrompu. En les accompagnant à oser se projeter dans des versions d’eux·elles toutes autres, l’artiste leur propose de renouer avec des liens profonds et d’en créer de nouveaux, aussi réels que le réel.

 

Stanislas Delarue
Ce « bricoleur professionnel » a suivi des études de décoration à l’Ecole Supérieure d’Arts Appliqués de Vevey (2006) avant de partir en voyage à travers le monde. Au fil de ses pérégrinations et collaborations artistiques, il touche au théâtre, effleure l’imprimerie et le travail d’encadrement d’art. En 2017, il monte avec des ami·e·s l’Atelier des Mains Sales à Orbe, véritable espace de bricolage professionnel.
Travaillant la matière à l’instinct, aimant employer les rebuts de la société dans ses constructions, Stanislas Delarue recrée et réinvente l’histoire d’objets oubliés, jetés ou perdus. Il propose dans l’exposition Checkpoint un théâtre d’ombres, réalisé dans le cadre de l’atelier Tourmente qui a réuni François Burland et les jeunes qui aiment le suivre.

 

Florence Grivel, commissaire d’exposition
Voix bien connue des magazines culturels de la RTS, Florence Grivel a mille cordes à son arc. Elle signe par ailleurs des ouvrages en tant qu’auteure de fictions, pièces et performances pour la scène. Historienne de l’art et spécialiste en arts visuels, elle est aussi curatrice d’expositions. Collaborant depuis 17 ans avec François Burland et depuis 4 ans avec Audrey Cavelius, c’est tout naturellement que Florence Grivel s’est profilée commissaire de l’exposition Checkpoint.

 

Myriam Schüssler
Diplômée d’un master en image imprimée à l’Académie Royal des Beaux Arts de Bruxelles, Myriam Schüssler installe son atelier dans un camping-car qui lui permet d’aller à la rencontre de différents publics et événements à travers l’Europe. On la rencontre alors sur les festivals de micro-éditeurs, présentant des travaux individuels ou issus de son collectif La Camaraderie.
Elle débute en 2017 une collaboration avec les artistes François Burland et Clara Alloing autour de projets rassemblant différents publics. Partant des trajectoires singulières de chacun·e, le groupe cherche un terrain de jeu commun. Myriam pratique parallèlement la céramique dans son atelier sédentaire à Grenoble.

 

Sonia Zoran
Depuis 30 ans, Sonia Zoran écoute, observe, parle, écrit et dit. Elle fait des rencontres et les raconte, dans la presse, à la radio, ou au cinéma. On a lu ses reportages et portraits dans les titres de Suisse romande, en commençant par la Bosnie et le Nouveau Quotidien, avant de les entendre sur les ondes de la RTS. Ses émissions avaient pour titre : « Comme un soleil »,  « Dans les bras du figuier », « Sur la route de Gümüşlük » ou « Éclats de Méditerranée ». Ces récits l’ont menée à Lampedusa et au Prix Dumur (2015).
Puis, une bifurcation, pour travailler autrement la narration et les émotions. On retrouve Sonia Zoran coréalisatrice du film Seuls ensemble, avec Thomas Wüthrich. Un film dans lequel on découvre des destins croisés lors de la création d’une gravure géante par de jeunes migrant·e·s réuni·e·s autour de François Burland dans un home pour personnes âgées. En 2020, elle met en mots les ateliers de Checkpoint, ouvre à Chardonne le Magasin de mots, tout en poursuivant l’écriture d’un récit au long cours.

©Audrey Cavelius

©L'Agence des Chemins Pédestres

©Audrey Cavelius


Reprendre le pouvoir des cartes

« A quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? (…) C’est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires ou pauvres qu’il importe d’inventer des fictions volontaires et riches. »

Nancy Huston, L’espèce fabulatrice.

 

Dans l’exposition Checkpoint, l’art s’envisage comme un point de rencontres. Résultant de 10 semaines d’ateliers artistiques auxquels ont participé 56 personnes, Checkpoint entrecroise les quêtes identitaires d’artistes confirmé·e·s et celles de très jeunes adultes, parfois même mineur·e·s, en route sur les chemins tortueux de l’exil, ou bénéficiaires de mesures particulières en raison de leur difficulté d’apprentissage. Acte militant, la longue préparation de Checkpoint a suscité des espaces-temps propres aux échanges, des ports d’attache émotionnels, des occasions pour chacun·e de se réapproprier sa vie et de se découvrir, possiblement, l’unique actrice ou acteur de son récit et de son destin.

 

Dans le travail qu’il mène avec des jeunes migrant·e·s depuis une dizaine d’années, François Burland ne considère pas l’art comme une fin en soi. C’est du moins ce qu’il aime à rappeler. Artiste autodidacte inclassable devenu instigateur d’œuvres collectives, François Burland emmène pourtant les quidams ayant décidé de le suivre sur des chemins très exigeants, sur des sentiers où l’art ne se négocie pas et où le groupe n’a d’autre choix que celui de faire corps. Ensemble, ils déjouent les finistères, reprennent le pouvoir des cartes et dessinent leurs Cartographies des merveilles.

 

Autour de François Burland, gravitent également des artistes, porté·e·s par le même niveau d’exigence et épris·e·s d’une envie de nourrir leur démarche au contact de ces jeunes itinérant·e·s. Avec « Autres », la comédienne-plasticienne Audrey Cavelius sollicite le groupe, introspecte l’individu et met en scène, dans des histoires photographiques en six séquences, les projections identitaires des participant·e·s. L’Agence des Chemins Pédestres, dans un atelier intitulé « Géographies perdues », brouille pour sa part les pistes, aménageant des lieux de liberté créative où les jeunes se sont égaré·e·s pour ensuite mieux se retrouver dans une vidéo à la poésie faussement naïve et infantile. Baptisé Tourmente, l’atelier de Stanislas Delarue donne vie à un théâtre d’ombres où s’entrechoquent espoirs et traumatismes.  Au final, force est de constater que l’ensemble des artistes impliqué·e·s dans le projet a naturellement convoqué l’errance des un·e·s comme une ressource et la marginalité des autres comme le centre du monde.

 

Allégorie contemporaine, Checkpoint questionne des parcours de vie, des identités réelles, fantasmées ou renégociées de personnes à l’aube de leur existence. Elle met en lumière leurs rêves, leurs cauchemars, les points de chute heureux ou malheureux jalonnant leurs trajectoires. Elle rend visible l’invisible tout en révélant les incohérences d’une humanité qui occulte ses maux et méprise ses bordures.

 

La Ferme des Tilleuls façonne son monde, à sa modeste échelle. Dans un environnement culturel aux codes rigides et aux chapelles parfois hermétiques, elle cherche à atténuer, voire radier les hiérarchies entre les disciplines artistiques, entre les différents publics, entre les légitimé·e·s et les moins légitimé·e·s. En présentant Checkpoint, elle parviendra peut-être à valoriser les différences qui composent nos sociétés et repousser aussi loin que possible l’indifférence qui d’ordinaire les toise.

 

Chantal Bellon, directrice de La Ferme des Tilleuls


Publication

La publication Checkpoint retrace les différents ateliers qui ont précédé l’exposition, et présente de nombreux textes et illustrations.

En vente à La Ferme des Tilleuls ou sur la boutique en ligne.


Revue de presse


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